Mon intervention au débat du 28 avril, dont j’étais rapporteure avec mes collègues Sandrine Josso et Andy Kerbrat.
« À l’été 2017, Shaïna, alors âgée de 13 ans, est victime d’un viol en réunion commis par quatre jeunes de sa cité.
Courageusement, Shaïna porte plainte. Le soir même, elle est examinée par une médecin légiste qui perçoit sur son corps des éléments objectifs : des ecchymoses, des bleus, des traces de rougeur qui valide le discours de Shaina. Et pourtant en préambule de son rapport la médecin légiste indique : « notons que Shaïna se déshabille facilement et qu’elle ne montre aucun signe de honte ni de culpabilité »… aucun signe de honte ni de culpabilité… par cette phrase, elle exprime clairement son incrédulité face à la parole de Shaïna alors que des éléments objectifs sont présents.
Dès lors, la parole de Shaïna ne va cesser d’être contestée : on va lui reprocher son attitude, ses relations, sa réputation. Les faits vont être minimisés, les peines légères. Ce que raconte son avocate Negar Haeri est édifiant : la justice n’a pas cru Shaina et ne l’a pas protégée, alors qu’à chaque fois elle a courageusement porté plainte. Son parcours judiciaire est chaotique…1 an plus tard, après avoir été harcelée, elle est tabassée par les mêmes agresseurs … et à 15 ans, Shaïna est assassinée par son petit ami parce qu’elle avait la réputation de « fille facile » dans le quartier.
Alors comment aurait dû se comporter Shaïna pour être crue ? Aurait-elle dû pleurer, crier, refuser de se déshabiller ? se prostrer ? pour être considérée comme une « bonne » victime ?
Ce déni de la réalité vécue par les victimes s’explique en grande partie par un mécanisme méconnu : la dissociation.
Ces réactions ont pour seul objectif de réduire la violence ou la durée de l’agression et de survivre, mais elles peuvent être mal comprises ou mal interprétées dans un parcours judiciaire.
Alors que la justice attend de la constance, de la cohérence et des faits… Les victimes livrent des récits fragmentés, oublient des détails importants, se heurtent à la confusion de leurs souvenirs. Ces comportements sont trop souvent interprétés comme des incohérences, voire des mensonges ou des affabulations.
Au bout du spectre de la dissociation, certaines victimes développent un trouble dissociatif de l’identité, avec des personnalités multiples et complexes, les alter. Plus les agressions ont lieu jeune et de manière répétée et plus le trouble est important et complexe à détecter.
Et pourtant, ces troubles dissociatifs liés aux violences continuent à porter préjudice aux victimes et à les décrédibiliser, les stéréotypes sexistes pèsent lourd : une femme qui ne résiste pas est jugée responsable, une mineure qui hésite est suspecte.
Les chiffres sont édifiants : Moins de 10% des victimes portent plainte et seulement 10% des plaintes aboutissent à des condamnations… beaucoup de victimes se heurtent encore au déni de leur parole.
La dissociation n’est pas un symptôme de faiblesse, mais c’est d’abord un mécanisme de survie, de protection. Ignorer ce phénomène, c’est doublement pénaliser les victimes : d’abord par l’agression, ensuite par la décrédibilisation de leur parole. »